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UNE HUMANITé à LA DéRIVE

Érythréens, Irakiens, Kurdes, Afghans, Roms, Libanais, Palestiniens, Géorgiens, Colombiens, Togolais, Kosovars, Sénégalais, Serbes… Ils sont plus de 200 millions d'êtres humains à errer dans le monde, en quête d’un refuge. Ils fuient la guerre, la dictature, les persécutions, les déséquilibres climatiques ou simplement la misère et l’absence d’avenir. Beaucoup cherchent à s’établir en Occident, là où se trouvent la paix, la sécurité et la prospérité.

Une législation toujours plus restrictive, en Suisse comme en Europe, tente de retenir et d’expulser manu militari ces hôtes indésirables. Des nouvelles lois qui risquent d'être autant xénophobes qu'inutiles parce que ce flux n'est pas près de s'arrêter. Au contraire, jamais comme de nos jours, ces migrants ont voulu accéder à l'Eldorado européen avec autant de conviction et de force puisées dans le désespoir.

Qu'ils soient universitaires ou analphabètes, la plupart de ces exilés parcourent la planète dans la clandestinité, dans des conditions difficilement imaginables pour celui qui, en quatre clics de souris, organise ses vacances à Sharm El Sheik.

Seuls avec un sac en plastique pour tout bagage ou en famille, une dizaine de milliers d’entre eux parviennent à gagner la petite Suisse, au cœur de l’Europe. Les regards vides, les traits tirés, c’est une humanité à la dérive qui s’échoue dans les locaux aseptisés de l'Office fédéral des migrations. Ils demandent l'asile souvent sans comprendre ce qui leur arrive et ce qu'ils s'apprêtent à vivre. Pour ces non-Européens, c’est la seule possibilité, hormis le mariage, de s’établir légalement dans notre pays.

Jour après jour, la carte des souffrances du monde étend ses couleurs dans les Centres d’enregistrement et de procédure. Ici, pour les prochains deux mois, entre un passé douloureux et un avenir incertain, ils auront un lit, trois repas par jour, des soins médicaux et de l'argent de poche.

Dans ces lieux de transit austère, les réfugiés se regroupent par ethnies et se tiennent à distance les uns les autres. Dans cette cour des miracles, soumis à une oisiveté forcée, chacun se toise en silence et attend que la Confédération décide de son sort.


Fahad, requérant d'asile irakien

Menacé de mort dans son pays, l'Irak, Fahad a fui vers l'Europe. Il erre maintenant depuis presque deux ans, balloté d'un pays à l'autre en quête d'asile. En Suisse, une première demande d'asile lui est refusée et il est renvoyé de force vers la Suède, pays responsable de sa demande d’asile en vertu des accords de Dublin. La Suède lui annonçant par la suite un renvoi imminent vers l'Irak, Fahad revient en Suisse se réfugier. Malgré ces faits nouveaux, la Suisse le renvoie de force en Suède en avril 2009.

Un parcours à travers l'Europe
Fahad est un jeune homme de vingt ans qui étudie la physique à l’université de Bagdad. Comme beaucoup de ses compatriotes, il est placé devant un choix difficile: soit il travaille pour les milices islamiques, soit pour les Américains. Il travaillera comme traducteur pour l’armée américaine pendant près de trois ans. Son travail consiste à traduire des interrogatoires de prisonniers dans des postes de police, aux barrages des routes principales ou durant des perquisitions. Il change régulièrement de surnom et travaille à visage couvert.

Fahad s’expose au danger à chaque fois qu’il se rend sur son lieu de travail et qu’il en sort. Il prend beaucoup de précautions dans sa vie quotidienne pour ne pas se faire identifier comme traducteur. Etant donné qu’il parle l’anglais et qu’il est souvent absent des cours, il est soupçonné de travailler pour les Américains, sans que manifestement cela puisse être prouvé.

Il commence à recevoir des appels et des lettres de menace. Il est kidnappé par des milices de l’armée de Mehdi. Relâché in extremis, il quitte l’Irak, sa famille, sur le champ. Il sait que les Américains ne lui offrirons aucune protection. Quelques jours après, les miliciens envoient des lettres de menaces à son domicile familial. Depuis son départ, sa famille a reçu des visites de miliciens venus proférer directement des menaces de mort. Aujourd’hui encore, sa famille est contactée régulièrement par les milices pour savoir où est Fahad.

Selon une circulaire interne d’Amnesty International, les interprètes ayant travaillé pour l’armée américaine sont fortement menacés de violations des droits humains et risquent leur vie. Selon le département américain du travail, 199 traducteurs, ont été tués en Irak jusqu’en août 2006 et 491 interprètes blessés. Si plusieurs d’entre eux sont morts au combat, de nombreux autres ont été assassinés pour avoir collaboré avec les Américains.

Depuis la Syrie Fahad se rend illégalement en Turquie. Il manque de se noyer en gagnant la Grèce sur une embarcation de fortune. Arrêté par la police grecque, qui prend ses empreintes dactyloscopiques, il est détenu pendant 21 jours pour séjour illégal dans des conditions très dures puis relâché avec injonction de quitter le pays. Porte d’entrée de l’Europe, la Grèce cherche par tous les moyens à limiter le nombre de demandes d’asile à sa charge.

Il continue son voyage en direction de la Suède où se trouvent de nombreux réfugiés irakiens et dépose une demande d’asile. En application du règlement européen Dublin II, les autorités suédoises n’entrent pas en matière sur la demande d’asile de Fahad et lui annoncent son renvoi imminent vers la Grèce, le premier pays européen où il a été enregistré auprès d’autorités compétentes. Pourtant, concernant la Grèce, le HCR a souligné dans un rapport daté de 2008 qu’elle ne respecte pas le droit d’asile: elle n’a reconnu aucun requérant d’asile irakien et en a renvoyé plusieurs arbitrairement en Irak. Fahad a donc peur de retourner en Grèce.

Fahad s’enfuit à nouveau et gagne la Suisse, où il dépose une demande l’asile. Il joint à sa demande plusieurs preuves irréfutables tels que sa carte professionnelle de traducteur, un laissez-passer pour entrer sur une base militaire américaine ou des lettres de menaces.

En 2008, l’Office fédéral des migrations (ODM) décide de ne pas entrer en matière sur la demande d’asile de Fahad en vertu de l’article 34 LAsi, selon un accord avec la communauté européenne qui reproduit avant l’heure la logique des accords de Dublin. Il doit donc être renvoyé vers la Suède.

Pour la Suisse, la Suède et la Grèce, sont des pays tiers « sûrs ». Comme Fahad refuse de monter dans l’avion, il est mis en détention administrative à la prison de Frambois à Genève pendant près de trois mois. Il est renvoyé de force en juillet 2008.

Une année auparavant, la Suède a conclu des accords avec l’Irak (avril 2007) pour rendre les renvois forcés possibles malgré la situation de violence généralisée qui persiste dans ce pays. Depuis l'entrée en vigueur de ces accords, et bien que le nombre de demande d’asile d'Irakiens ait doublé, les réponses positives ont diminué de moitié. D’après le document “Facts and Figures 2006” publié par les autorités suédoises en 2006, le nombre des demandes était de 8'951 et les réponses positives de 7'245, soit environ 81%. En 2008, le nombre de demandes était de 13'758 et les réponses positives de 3'946, soit environ 28%.

En janvier 2009, les autorités suédoises rendent une décision négative. Fahad va être renvoyé en Irak. Craignant pour sa vie en cas de retour en Irak, Fahad fuit la Suède, traverse l'Europe et retourne au Centre d’enregistrement et de procédure de Vallorbe où il dépose une deuxième demande d’asile.

L’Office fédéral des migrations rend à nouveau une décision de non-entrée en matière selon les accords de Dublin et prononce le renvoi de Fahad en Suède, en connaissance des risques réels de renvoi vers l’Irak. Malgré un recours au Tribunal administratif fédéral, malgré une large mobilisation de nombreux citoyens et d’organisations de défense des droits de l’homme, Fahad est renvoyé en Suède, de force, pour la deuxième fois.

Un recours a pu être déposé contre la décision suédoise. Malgré un dossier extrêmement solide, l’avocat suédois de Fahad lui a bien expliqué que la politique suédoise actuelle est de renvoyer les Irakiens en Irak et que le taux d’acceptation des recours était minime. Fahad attend toujours dans l’angoisse, la décision du Tribunal.

A relever qu’un de ses proches compatriotes, traducteur pour l’armée américaine, ayant fui également en Europe a été lui renvoyé à Bagdad récemment. A son arrivée, il a été kidnappé, puis emprisonné et torturé.

 

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