Un lieu interdit au public
Chaque CEP est divisé en deux parties quasi étanches : un secteur réservé à l'administration et un secteur destiné au logement de 200 à 300 personnes. Le premier dépend directement de l’ODM qui assume la direction du Centre ainsi que l’exécution complète de la procédure d’asile, depuis son enregistrement à la notification. Pour gérer le second secteur, l’hébergement, l’ODM a mandaté deux entreprises privées qui prennent en charge l’assistance et la sécurité dans le Centre.
La société ORS Service SA (Organisation für Regie - und Spezialaufträge) encadre les requérants durant leur séjour. Elle gère le nettoyage, l’infirmerie et les repas. Cette entreprise zurichoise en pleine expansion vient de rafler les mandats de gestion des Centres cantonaux de requérants de Soleure et de Fribourg, confiés à Caritas et à la Croix-Rouge depuis plus de 25 ans. La société suisse Securitas, qui fête cette année son centenaire, prend en charge la sécurité, l’enregistrement des nouveaux requérants, les fouilles ainsi que la gestion des sorties et des entrées.
En ce qui concerne la société civile, l'ODM et les différentes Églises de Suisse ont signé en 2002, après d’âpres négociations, un accord-cadre qui autorise la présence au CEP, par rotation, d’un aumônier catholique et protestant. De la même manière, les Oeuvres d’entraide suisses ont obtenu, depuis 40 ans, que la loi impose la présence d’un observateur externe lors des auditions de requérant portant sur les motifs de la demande d’asile.
Les CEP sont ainsi au cœur du dispositif suisse d’asile et c’est en leur sein que se joue concrètement le sort des requérants d’asile dans notre pays. Ils sont les meilleurs observatoires possibles pour comprendre comment le contenu des lois sur l’asile s’applique réellement, dans les faits, loin des fantasmes et des préjugés de toute nature. Preuve en est que le renouvellement quasi permanent de la législation sur l’asile se répercute immédiatement sur la vie quotidienne de ces Centres. Pour prendre un seul exemple, l’entrée en vigueur au printemps 2006 d’une nouvelle ordonnance fédérale sur l’asile a doublé la durée maximale de séjour, jusque-là limitée à 30 jours. Cette prolongation à 60 jours, sans modification des standards d’hébergement, n’a fait qu’aggraver les conditions de vie déjà difficiles dans des Centres prévus à l’origine pour des séjours allant de 2 à 5 jours.
J’ai choisi de décrire le fonctionnement du CEP de Vallorbe, à la frontière franco-suisse, inauguré le 13 novembre 2000, qui a déjà accueilli près de 40.000 personnes. Le tiers des requérants d’asile du pays passe par ce CEP et, chaque semaine, entre 50 et 70 personnes frappent à sa porte pour demander l’asile.
LE GRAND HÔTEL DE VALLORBE
Le CEP de Vallorbe est un bâtiment spartiate et imposant, truffé de caméras de surveillance et entouré de hauts barbelés. Seules les personnes autorisées (requérants d’asile, personnel d’encadrement et de nettoyage, livreurs, etc.) peuvent entrer dans cet espace surveillé en permanence par plusieurs agents de sécurité qui, depuis leur loge située à l’entrée du bâtiment, commandent la grille qui s'ouvre sur la cour du Centre. Pour un observateur habitué à une ordinaire liberté et autodétermination, il est difficile de ne pas penser à une prison.
Il n’en a pas toujours été ainsi puisque cette grande bâtisse fut tout d’abord un Grand Hôtel luxueux dont la construction, financée par des capitaux anglais, fut achevée en 1896, année de l’introduction de l’électricité à Vallorbe. Racheté par la Confédération en 1954, l’édifice fut réaffecté en caserne militaire.
Le bâtiment est situé à proximité immédiate de la gare, à l’orée de la forêt et à l’écart du bourg. C’est d’ailleurs le seul CEP du pays qui se trouve aussi éloigné de tout centre urbain. Un peu plus loin, en suivant les voies, un tunnel ferroviaire traverse la montagne et relie la France voisine. Ce tunnel du Mont d’Or a été percé au début du XXe siècle, entre 1910 et 1915, par des centaines d’ouvriers italiens logés dans un quartier aussitôt baptisé le « village nègre » car ils ressortaient du tunnel tout empoussiérés.
Il arrive parfois qu’un requérant traverse le tunnel à pied pour passer la frontière et rejoindre le CEP, ce qui ne manque pas de raviver les souvenirs d’anciens de la Mob. Ils se souviennent que le tunnel avait été muré par les Allemands en juillet 1941 pour décourager les passages clandestins. Un déserteur allemand réussit à faire une brèche dans le mur et à se réfugier en Suisse. Des Juifs utilisèrent le même passage mais furent aussitôt refoulés par des militaires suisses cantonnés à la caserne, qui les attendaient au bout du tunnel.
UNE VERRUE DANS LE PAYSAGE
Imposée par Berne, la transformation de l’ancienne caserne en Centre pour requérants d’asile avait soulevé un grand mécontentement parmi la population de Vallorbe. Les opposants redoutaient que des étrangers viennent salir «leur rivière Orbe» et disaient préférer les soldats qui sont «plus discrets, balaient et rapportent». «L'hôtel du dessus» comme l’appellent les vieux Vallorbiers, est vite devenu une verrue dans le paysage local.
Bien que discret et décentré, ce bâtiment est toujours aujourd’hui l’objet de haine et de maintes critiques. Depuis son ouverture, la population locale voit d’un très mauvais oeil l’afflux chaque semaine d’une soixantaine de requérants d’asile. Nombreux sont ceux qui s'indignent des quelques requérants qui squattent le hall de gare pour se tenir au chaud et qui donnent une piètre image de la station qui dessert le TGV emmenant les Nord-Vaudois à Paris.
Il faut dire qu’en 2005, une tragédie a fortement marqué les esprits: un ancien requérant lituanien avait poignardé dans un train en gare trois passagers, dont une femme enceinte. Pour répondre au sentiment d’insécurité, le Conseil communal a demandé en vain à plusieurs reprises la fermeture du CEP ou, tout au moins, la suppression des permissions de sortie.
Ces tensions sont atténuées par les retombées économiques non négligeables sur la région. Plusieurs entreprises locales commercent avec le CEP et plusieurs dizaines de personnes des environs y travaillent. Quelques habitants proches des milieux œcuméniques ont créé l'ARAVOH, une association qui offre bénévolement accueil, café chaud et un accès à une aide juridique aux requérants dans un minuscule local attenant à la gare.
Le CEP est ouvert toute l’année 24h sur 24 et près de 90 personnes sont nécessaires pour gérer et encadrer ce flux migratoire continu. Ce personnel se répartit en cinq catégories : les auditeurs de l’Office fédéral des migrations (23 personnes), les représentants des œuvres d’entraide (10 personnes), l’assistance (22 personnes), les Securitas (19 personnes) et les aumôniers (4 personnes). Pour la sécurité et l’anonymat de ceux qui travaillent dans les CEP, on ne connaît et n’utilise que les prénoms : Monsieur Claude des Securitas, Madame Estrella de l’assistance. De plus, aucun employé ne doit transmettre ses coordonnées privées à un requérant à l'intérieur du Centre.
Cette vie collective intense et foisonnante s’évanouit dès que l’on quitte le CEP. Le bâtiment redevient alors un lieu secret et hermétique, un bloc de béton gardé à l’écart du monde. Pour les Vallorbiers, un objet de crainte, et souvent d’hostilité. Pour certains, il s'agit d'un hôtel où ses hôtes ne font rien et reçoivent tout. Beaucoup de militants des droits humains y voient un objet mythifié, entre la prison et un camp de refoulement. Pour tous, un voile de fantasmes le recouvre, comme ce brouillard qui tombe fréquemment sur cette petite ville.
Aucun Centre d'enregistrement et de procédure en Suisse n’a jamais fait l’objet d’un film et les médias sont tenus à l’écart. Il est comme un trou noir dans les débats sur l’asile, alors que s’y joue le destin de dizaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants. Dans le climat actuel de stigmatisation, négative ou positive, du requérant, je pense que combler cette lacune peut participer à l'ouverture de nouvelles pistes de réflexions.

Les Centres d’enregistrement et de procédure
Tout enregistrement d’une demande d’asile s’effectue dans l’un des cinq Centres d’enregistrement et de procédure (CEP) mis en place par la Confédération sur ses frontières, à Bâle, Kreuzlingen (TG), Altstätten (SG), Vallorbe (VD) et Chiasso (TI). Les requérants d’asile qui arrivent en Suisse doivent déposer leur demande dans l’un de ces Centres, où ils s’installent pendant toute la durée de la procédure. En attendant la réponse de l’Office fédéral des migrations (ODM), ils vont séjourner jusqu’à soixante jours dans ces espaces sécurisés, qui fonctionnent selon un régime de semi-détention et dont tous les aspects de la vie quotidienne sont minutieusement réglés.




