SEUL AVEC LA LOI ET SA CONSCIENCE
Les auditeurs sont des fonctionnaires fédéraux chargés par l’ODM de conduire les auditions permettant d’évaluer une demande d’asile. Ces auditions représentent le moment-clé de toute la procédure, car c’est sur la base des déclarations du requérant et de l'analyse de l'auditeur que se prendra la décision : non-entrée en matière (NEM) = 24h pour quitter le territoire ; admission provisoire = 12 mois en Suisse ; réfugié = protection à vie.
Le requérant doit se présenter à deux auditions. La première vise à vérifier son identité et les motifs de la demande sont traités sommairement. La deuxième vise à approfondir et éclaircir ses motifs. Les déclarations du requérant constituent l'élément crucial de la procédure d'asile. La preuve n'est pas exigée, mais le récit doit être crédible: l'auditeur doit certifier la vraisemblance et non pas trouver la vérité. Ces auditions ne sont pas simples à mener car, même au bénéfice d’une solide expérience, l’auditeur est souvent confronté à la souffrance et au désespoir. Mais il doit aussi rester vigilant et débusquer les histoires inventées de toutes pièces, qui sont évidemment légion. Il dispose à cet effet des services de l’importante centrale logistique de l’ODM, avec fichiers, expertises linguistiques, analyse des structures osseuses et même missions d’enquête au pays du requérant ainsi que les indices que les Securitas ont trouvés sur le requérant lors de son enregistrement.
L’auditeur est seul avec la loi et avec sa conscience quand il prend une décision d’asile. Il lui appartient ensuite de la rédiger et de l’annoncer de vive voix à l’intéressé. Moins d’un pour cent des requérants obtient le statut de réfugié à Vallorbe.
MONSIEUR OLIVIER, AUDITEUR
“J'ai tenu pendant 18 ans une ferme perdue au fin fond de la Provence où je rééduquais des jeunes en difficulté. Un jour, il y a 8 ans, je me suis retrouvé seul et sans le sou, avec mes 4 enfants sur les bras. Je suis rentré en Suisse pour gagner ma vie. J'ai téléphoné à Securitas chez qui j’avais bossé pendant mes études. Ils m'ont envoyé derechef au Centre.
Au début, il y avait pas mal de bagarres entre les requérants et de sacrées tensions avec les Securitas. J’ai commencé à prendre des initiatives : plutôt que d'entrer en conflit, j’ai essayé de communiquer avec eux. J'ai pris l'habitude de les réunir chaque semaine pour discuter avec eux et leur expliquer simplement ce qui allait leur arriver pendant leur séjour. Les Africains ont commencé à m'appeler "Papa Kinshasa !" C'était marrant... J'ai montré la voie « soft » et mes collègues ont vu que ça fonctionnait. On m'a demandé d’être le responsable des Securitas du Centre.
Un jour, pendant ma séance d'information, des fonctionnaires de Berne, assez hauts placés, sont venus y assister. La semaine suivante, l’ODM m'a demandé : « Est-ce que vous seriez d'accord de venir travailler comme auditeur ?" Je gagnais mieux, j’ai accepté sans réfléchir. Moi qui aimais la vie au grand air, je n’aurais jamais imaginé me retrouver un jour derrière un bureau ! C'était très dur pour moi, je faisais 7 auditions par jour. Je devais taper tous les PV en plus que réfléchir les questions à l'avance et écouter le requérant. Mais maintenant que j'y suis, je suis content, c'est intéressant. Je voyage en tapant sur mon clavier.
J’espère pouvoir donner une fois le droit d’asile à une personne. Parce que pour moi mon travail, c'est n'est pas seulement dire non, il faut aussi savoir dire oui. Il y a 3 ans, quand on a commencé à faire les «mises à la rue», on avait très peur des réactions. Mais les NEM partent en général contents, tranquilles, avec leurs bagages et un grand sourire. Je pense qu'ils ont déjà leur point de chute qu’ils sauront se débrouiller. Il y a tout un réseau souterrain, parallèle, qu'on ne connaît pas.
C’est un peu comme nous dans les années 70 dans le Sud de la France. On glandouillait sur la côte, puis on apprenait qu'il y avait un village abandonné où s'étaient installés 50 hippies. On allait voir et on y restait 3 ou 4 mois... et puis on allait plus loin... ça marchait comme ça. Nos NEM, ils ont déjà pas mal galéré pour venir depuis l’Afrique jusqu'ici, ça ne les change pas trop! Pour eux, c'est juste une question d'attente. Souvent, ils me disent que le vent va tourner et la chance leur sourire. Le top pour eux, c’est d’épouser une femme suisse.
Il y a des requérants dont je me souviendrai toute ma vie, des auditions qui m'ont laissé complètement épuisé, vidé sur le plan humain, tellement c'était douloureux. On ressort de certains récits complètement broyé, des récits tellement abominables qu’on se dit : "Mais ce n’est pas possible que l'homme puisse être si horrible pour l'homme!”
MADAME NADINE, AUDITRICE
“J'ai commencé à travailler en 85, juste après ma licence en lettres. Comme je ne voulais pas faire d'enseignement tout de suite un ami qui travaillait à l’Office fédéral de la police m’a suggéré de poser ma candidature. Je me suis dit : pourquoi pas? Juste 2 ou 3 ans... et je suis toujours là !
Si j’avais fait de l'enseignement, j’en serais à ma 23e année d'école. Je rabâcherais la même chose à des ados pas motivés… Je préfère encore être ici. C'est un travail qui me plait beaucoup à cause du petit côté “Sherlock Holmes” : il faut chercher, examiner la vraisemblance et essayer de trouver une vérité. Parce que la vérité de ces personnes, on ne l'aura sûrement pas, mais dans toute histoire, je pense qu'il y a une partie de vrai, de vécu.
Je suis spécialiste des pays de l'Est et j’ai eu l’occasion d’effectuer un voyage de service. J’ai visité un camp de Géorgiens d'origine abkhaze, déplacés lors des événements de 91-92, et qui vivent depuis 15 ans dans des conditions horribles. C'était la première fois que j’étais confrontée à de telles conditions de vie. Quand on le voit en vrai, c'est différent des infos à la télévision. C’est une réalité qui remet vite à leur place nos petits soucis!
Ici on doit prononcer beaucoup de décisions négatives, environ 99 fois sur cent. Mais quand on a un cas positif, je dois dire qu'on est très content. En deux ans, je n’ai eu qu’un seul cas positif et pourtant je ne veux pas être considérée comme une “Neinsager“!
Quand je rentre chez moi, je laisse mes problèmes au bureau. Quand on écoute ces récits tellement tristes et difficiles, il faut s'en détacher sinon ce n’est pas possible. Il faut savoir fermer sa porte pour pas être poursuivie à la maison et qu'on n’en dorme plus la nuit. Je fais partie du groupe qui s'occupe des persécutions liées au sexe et c'est vrai que ces temps, je n'ai que ça! J’aimerais qu'on me donne des cas plus simples, comme un petit Russe tranquille, sinon j’aurai de la peine à continuer!
Quand j'ai dû venir à Vallorbe parce que mon poste a été supprimé, ça me paraissait un trou, au niveau des boutiques et tout ça. Quand j’étais à Berne, pendant la pause, j’avais besoin d'aller faire des choses un peu futiles comme m'acheter un vêtement. Sinon c’était trop lourd.
En Suisse comme en Europe, on se ferme et la loi se durcit partout. Notre pays est de moins en moins une terre d'asile. Je trouve qu'on devrait être plus généreux. C’est comme les saisonniers qu’on renvoyait 3 mois avant la conversion du permis de saisonnier en permis B. Être renvoyé 3 mois avant de toucher enfin un permis d’établissement, c'était finalement tout aussi tragique que ces cas d'asile.
Il y a des cas qui me hantent, surtout quand il y a des enfants en jeu. Je suis mère de famille et je pense à ces gosses déracinés. Quand la décision est négative, je me dis : qu'est-ce qui va se passer pour eux ? Mais bon, il y a une loi et je sais que ma décision est juste parce que j'ai appliqué la loi. ”


"En 6 ans, je n’ai jamais rendu une décision positive."

"Si on pense aux refoulements des juifs en 1942, je pense que la situation n'est pas mieux maintenant."

